Rencontres de rue
- 17 août 2017
- 6 min de lecture
Derrière les beaux atours de mon écriture et les merveilles que je vous dévoile, ma première impression ici, je ne le vous cache pas : l'insécurité.
Un vieux sentiment d'inconfort, une perception ambiante de n'être pas à ma place, un ressenti psycho-affectif désagréable. C'était à caractère paniquant. Vous voyez cette jeune fille qui rentre tard de soirée, marche vite et regarde par-terre? Et bien voilà.
Ici, dans la rue, on ne fait pas un pas sans être regardée, interpellée, invitée à entrer. Entre la froideur rigide et stone des regards parisiens et l'accostage constant des palestiniens: le choc !
"Mais laissez-moi tranquille!" avais-je envie de hurler. De moi, que voyaient t-ils? La touriste. L'étrangère. La boîte à fric. La jeune fille. En tout cas, l'altérité. Et qu'on me rappelle cette altérité me mettait mal à l'aise. Je me sentais en insécurité car ils attendaient de moi que j'achète, ou que je réponde à leurs avances. Super.

Puis, peu à peu, j'ai fait tomber la carapace. A part les vendeurs lourdingues (elle était ultra moche sa jupe, aussi "80 shekels" qu'elle soit), et les dragueurs sans espoir (c'est mort) j'ai commencé à écouter. A écouter cette culture si différente. A écouter ce que ce pays veut me raconter. A écouter ce peuple chaleureux.
Rhaled est bijoutier. C'est un père de cinq enfants je crois. Je l'ai rencontré le premier jour, alors que je me baladais. Il m'a invité à rentrer dans son magasin et à tant insisté qu'à la première tactilité, j'étais prête à lui balancer mon sac dans la tronche et partir en courant en criant "Yallaaaah!". Je ne l'ai pas fait, rassurez-vous, j'ai un standing à tenir tout de même. Et surtout, j'ai senti que je pouvais lui faire confiance. Nous avons parlé famille, éducation, expérience. Doux Jésus, il a cru que j'avais 28 ans. Tenez-vous bien : parce que je parais très mature et oui et oui !
Il m'a même dit de féliciter ma moman parce qu'elle m'a bien éduquée et m'a donné la "self-confidence" (Félicitations Mamounette). "If you need anything, I'm your big brother in Jerusalem." Sur cette dernière parole, Rhaled m'a offert une petite perle. Ils adorent faire des cadeaux ici.

Malek, c'est le deuxième que j'ai rencontré. Un jeune. J'étais passée devant son magasin la veille, et il m'avait interpellé en me tendant la main:
"Hey, how are you? Do you have a boyfriend ?"
"Yes" (Of curse, sinon, c'en est fini de ma tranquillité jusqu'aux dix années à venir ! J'aurais dû répondre "I'm married" ç'aurait été plus efficace.)
"Tell him he's lucky."
Et puis, le lendemain, je repasse devant lui et il m'interpelle, me tends la main et me dit : "Hey, how are you? Do you have a boyfriend ?" Il s'est pris une grosse bâche d'avoir osé oublier ma face. Puis on a fini par en rigoler et il m'a invité dans son magasin, et il est devenu "my friend". Bon un peu trop tactile comme friend. Et puis le coup du : "Si tu veux, je sais comment aller sur les remparts, mais la nuit, parce que ce n'est pas autorisé. Tu veux? ".
Bah oui bien sûr. Mais alors il m'a pris pour un jambon lui. J'irais quand j'aurais une armée de boyfriend en armure doublé d'une rangée de gardes du corps. Et une épée. Faut pas pousser mémé dans les orties.

Aladdin. Il a beau en avoir le prénom, il a 20 ans et 20 kilos de plus que ce cher Aladin de notre enfance. Il est vendeur de tee-shirts dans Christian Road's Street. Et a un cœur en or ! Je crois bien que c'est mon préféré. C'est moi qui suis rentrée dans son magasin parce qu'une de ses casquettes me faisait de l'œil. J'avais du temps donc on a discuté. C'était vraiment sympathique. Je passe souvent le voir maintenant. Samedi dernier, il m'a invité à déjeuner avec lui. (Traduction: avec toute la famille Omar) Oui parce que ici, les familles de 5 enfants, ce sont des petits joueurs. On a donc déjeuné dans le magasin de son cousin (bijoutier aussi) avec leurs oncles et un neveu. C'était beaucoup trop drôle. Entre le grand-père gâteux qui râle dès qu'il ouvre la bouche (j'ai beau ne pas comprendre l'arabe, il y a des signes universels); le cousin qui est mort de rire on ne sait pas pourquoi; et l'oncle qui mange un piment entier et fini en littéralement en pleurs... Un vrai spectacle ! Heureusement, parce que s'ils s'étaient concentré sur comment j (e n)'arrivais (pas) à manger; c'aurait été un carnage. Au moins personne n'a vu le désastre. Mais un jour j'aimerais qu'on m'explique comment on est censé mangé proprement... et à la main !
Le cousin m'a empruntée un moment pour me faire des boucles d'oreilles. (Canon d'ailleurs). On a bien rigolé. "Si on rigole pas, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue" qu'il me dit. Il s'adresse à la bonne personne. En retournant chez Aladdin, (le magasin d'en face, ils sont tous dans la même rue, si si la famille ) nous avons eu une très belle discussion, sur la foi, l'islam, la féminité... Croiser les regards entre orient et occident, et entre musulman et catholique : ça forge !
Ci-dessus le cousin d'Aladdin et dans son magasin

J'ai un autre ami, au coin de ma rue, lui aussi vendeur. Omar. Il parle six langues parfaitement -sans rire-, mais pas le français, ni le breton. (C'est honteux). Il est officiellement mon professeur d'arabe. Je vous ferais un petit cours un de ces quatre ! L'autre jour, il m'a invité à partager sa pastèque. C'est beaucoup trop bon ces machins là. Mais alors je ne sais pas quelle saugrenue idée il a eut, mais il voulait que je la mange avec un espèce de fromage plus salé que le beurre breton. J'ai goûté, j'ai souri, puis j'ai repris juste de la pastèque. Il y a des limites à l'ouverture d'esprit : le ventre. Avec lui, on a parlé Israël. Je ne me risquerais pas (pas encore en tout cas) à en parler, c'est trèèèèès compliqué. Et trèèèèès sensible des deux côtés. Ce vendeur -dont j'ai honteusement oublié le nom- est adorable ! A chaque fois que je passe, il me dit les trois mots qu'il connaît en français : "Bonjour, ça marche?" Avec une voix toute guillerette. "Tamam" je réponds , et oui, je suis presque bilingue.

J'ai rencontré un autre vendeur dans cette même rue. Simon. Je n'ai pas compris s'il était australien ou palestinien d'origine, peut-être les deux. Il a vécu vingt ans en Australie. Ce qui est agréable avec lui, c'est qu'il a le recul d'avoir vécu dans deux pays différents. Il a 50 ans (et est célibataire -j'ai peut-être ma chance!) . Nous avons eu une discussion d'une rare profondeur. En une demi-heure il m'a percée à jour, et était là à me donner des conseils paternels entrecoupés de "Ramis ! Sweet boy ! " . Ramis c'est son chat. Il est de ces personnes au cœur doux dont la vie repose sur le don de soi. Son regard est tendre. Pas possible, il y a un Dieu derrière tout ça. (Bingo, il vend des chapelets...!). Le problème, c'est que son magasin est entre mon logement et le Saint Sépulcre. Donc impossible d'aller au sanctuaire sans passer trois-quart d'heure chez lui. Parce qu'il est beeeeeaucoup trop bavard.
Ce gars est incroyable. Dans un anglais à l'accent australien (logique), il me dit: Les australiens c'est simple. C'est oui ou non. Finish. (mais en fait, ce n'est pas du tout finish parce qu'il embraye sur plein d'autres choses.) Je vais te dire quelque chose... et blablabla. Et il termine toutes ses phrases par : Correct? Je pourrais lui répondre non il ne s'en rendrait pas compte. Un père Castor aux milles histoires.
Je l'apprécie énormément! Drôle, joyeux, et plein de bonté ! Finish.
Vous devez vous dire : mais ce n'est pas possible, elle ne parle qu'à des gars !!! Et bien, oui
de 1) Il n'y a que les gars qui sont vendeurs, donc accostables ou "accostants". Des filles, j'en croise peu et rapidement en fait.
de 2) Elles me regardent avec des yeux plus juges que ceux du roi Salomon parce qu'on voit mes chevilles ou mes cheveux. Alors ce n'est pas comme si elles avaient envie de me parler.
La morale de l'histoire : de charmantes rencontres. Qui m'apprennent tant et tant! A part Malek, ils ont tous minimum quarante ans. Des leçons de vie en direct. Ils me regardent avec vingt ans de plus que moi, me disent que je suis jeune, me disent ce qu'ils sont. Peut-être que c'est leur origine différente qui fait que je les écoute plus que mes parents... Mais ils disent bel et bien la même chose qu'eux, avec des mots différents et un regard sur la vie plus oriental. (Pardon Papoun et Mamoun, promis la prochaine fois je vous écouterais). Ils disent l'Amour of curse.
J'ajoute des expériences au compteur. Que dire à un jeune de vingt ans, demandait ce cher Hélie de Saint Marc... Sois fidèle à tes rêves de jeunesse. Et c'était mon rêve de pré-jeunesse, Jérusalem. Une très bonne idée ce rêve !
Salam!










Commentaires